D’un pacifisme structurel, l’Europe doit passer à un réarmement solide

Nicole Gnesotto, historienne – universitaire
« Choisir l’avenir », CNRS Editions, 248 p., 24 euros.
Propos recueillis par Marc Semo – Publié le 16 décembre 2024 – Temps de Lecture 8 min.


L’universitaire considère, dans un entretien au « Monde », que l’Union européenne doit « intégrer les contraintes de la géopolitique au sein même du marché » et formule plusieurs scénarios sur ses futures orientations.

Dans un monde en proie au chaos, l’historienne Nicole Gnesotto, experte des questions européennes notamment en matière de sécurité et vice-présidente de l’Institut Jacques-Delors, analyse dans son livre Choisir l’avenir. Dix réponses sur le monde qui vient les défis posés par cette nouvelle donne. Agrégée de lettres, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, professeure titulaire de la chaire sur l’Union européenne au Conservatoire national des arts et métiers, elle est l’autrice de nombreux ouvrages, dont L’Europe : changer ou périr (Tallandier, 2022), préfacé par l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors (1925-2023).

Peut-on « choisir l’avenir », selon l’expression que vous utilisez dans le titre de votre ouvrage ?

On peut en tout cas s’interroger sur cette fatalité du pire qui semble s’imposer partout. Nous vivons en effet avec ce sentiment que tout va de plus en plus mal, que les États ne contrôlent pas grand-chose et que les catastrophes sont devant nous. La géopolitique mondiale nourrit cruellement cette angoisse. Les perspectives économiques sont plus que moroses en Europe – à peine 1 % de croissance prévue en 2025 –, voire sombres dans notre pays. Le réchauffement climatique nous menace comme une fin de monde annoncée. Et si l’on ajoute l’inquiétude lointaine sur les risques de l’intelligence artificielle pour notre liberté, l’avenir ressemble davantage à un film catastrophe qu’à une partition maîtrisée.

A une nuance près : plus des trois quarts de l’humanité ne partagent pas notre pessimisme, bien au contraire. Depuis que la mondialisation a unifié le marché mondial, au début des années 1990, les 7 milliards d’humains qui ne font pas partie de l’Occident y voient d’abord une aubaine, et non une catastrophe. Autrement dit, ce nouveau monde bouleverse notre confort d’Occidental, mais il ouvre des espoirs formidables de prospérité et de liberté à la Terre entière. A trop l’oublier et toujours nous croire au centre de l’Univers, nous nous préparons des lendemains encore plus difficiles.

Jamais le destin de l’Europe n’a semblé aussi incertain. Pourquoi ?

L’évolution globale du monde joue contre l’Europe. L’Union si juridique, si sage, si pacifique, si humaniste, a du mal à comprendre et plus encore à maîtriser ce contexte de violences et de chaos mondial. C’est l’une des évolutions majeures de la construction européenne : sa dynamique ne vient plus d’elle-même, mais de l’extérieur. En réalité, l’Europe n’est plus qu’un immense effort collectif de réactions aux chocs venus d’ailleurs.

Aujourd’hui, l’Union européenne doit gérer un engrenage de vulnérabilités : sa sécurité est menacée à l’est par la folie guerrière du président russe, Vladimir Poutine, et à l’ouest par l’imprévisible politique américaine. Son économie nécessite une intensification du commerce mondial et, en même temps, un protectionnisme stratégique difficile à mettre en œuvre. Sa démocratie est ébranlée de l’intérieur par la montée des populistes et des partis d’extrême droite, nourris par la peur des classes moyennes face à l’immigration et un éventuel déclassement social.

Et, comble de difficulté, l’Europe doit s’élargir à une dizaine de nouveaux pays, dont l’Ukraine, alors que ses institutions sont lentes à s’adapter et les opinions réticentes à de tels bouleversements. Cela fait beaucoup. Des centaines de milliards d’euros seront nécessaires, bien au-delà de ceux contenus dans le maigre budget européen. Il n’est pas sûr que la gouvernance actuelle de l’Union, telle qu’elle résulte des élections de juin, soit à la mesure de ces défis.

Comment peut-elle y répondre, alors que ses fondamentaux philosophiques – la paix, la richesse par le commerce – sont ébranlés ?

Au début de la mondialisation, l’Europe triomphait. Jusqu’aux années 2000, dans cette décennie qualifiée de « mondialisation heureuse », les Européens ont eu le sentiment d’avoir raison : le commerce de tous avec tous, l’interdépendance des États, des finances, des marchés, l’ouverture comme principe de base de la prospérité allaient faire du modèle d’intégration européenne une recette pour l’enrichissement et la pacification à venir du monde.

Or la crise de la mondialisation, à partir du milieu des années 2000, a remis en cause ces certitudes européennes. C’est une Europe totalement déboussolée qui se démène aujourd’hui face à la guerre en Ukraine, aux offensives commerciales chinoises et à l’incertitude américaine. Ce ne sont plus la paix, la démocratie et le libéralisme, mais la guerre, le populisme et le protectionnisme qui forment désormais les piliers de l’environnement européen. D’un pacifisme structurel, l’Europe doit donc passer à un réarmement solide, d’un atlantisme atavique, à la construction de sa souveraineté stratégique. Loin d’un libéralisme parfois qualifié d’ultra, elle doit désormais intégrer les contraintes de la géopolitique au sein même du marché et penser une dose de protectionnisme, à l’opposé de ses principes d’ouverture et de libre concurrence.

Ces révolutions nécessaires ne se feront pas en un jour, mais la bonne nouvelle est qu’elles sont devenues consensuelles. Le rapport Letta sur le marché unique, le rapport Draghi sur la compétitivité, les impatiences du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, sur la défense : toutes ces réflexions proposent des bifurcations majeures – remettre une dose de contrôle politique sur les marchés et construire davantage d’autonomie stratégique et de souveraineté technologique. L’ennui, c’est que la rapidité des évolutions géopolitiques laisse peu de temps pour l’adaptation.

L’Europe peut-elle devenir un acteur géopolitique crédible ?

Si elle ne le fait pas, elle n’a guère de chances de survie autrement que comme un espace ouvert à la convoitise ou à la confrontation des autres. Depuis l’agression russe contre l’Ukraine, un sursaut stratégique s’est d’ailleurs produit : les Européens se réarment, parfois de façon spectaculaire comme en Allemagne ou en Pologne ; certains pays rompent avec une culture stratégique de neutralité (Finlande) parfois vieille de plus d’un siècle (Suède) pour rejoindre l’OTAN ; la Commission européenne s’est lancée dans plusieurs initiatives destinées à renforcer l’industrie de défense en Europe.

Cette plongée de l’Union dans la géopolitique et la défense est remarquable. Toutefois, elle suscite une question sur la pérennité de la démarche : s’agit-il d’une conversion structurelle à l’idée d’une « Europe puissance » ou d’une adaptation de circonstance, autrement dit réversible ? On doit s’interroger également sur la vision du monde que cette Europe géopolitique déciderait de promouvoir – et si elle en a seulement une. La tentation est grande en effet en Europe d’adopter la traditionnelle vision américaine d’une lutte mondiale des démocraties contre les autoritarismes de tous bords, à commencer par la Chine. Or ce simplisme stratégique ne paraît guère adapté aux bouleversements qu’entraînera le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, pas plus qu’il ne l’est à la complexité de la mondialisation, ou à la spécificité des intérêts européens.

Quels sont les possibles scénarios pour l’avenir de l’Europe ?

Les scénarios dépendent de notre capacité d’Occidentaux à élargir notre vision du monde. Deux dilemmes détermineront à mes yeux l’avenir. Le premier est assez simple : faut-il agir et penser en termes de « nous d’abord » ou de « tous ensemble » ? D’un côté la défense de l’Occident, de l’autre la recherche d’une solidarité collective. D’un côté une stratégie de conservation de la puissance occidentale, de l’autre une stratégie du partage.

Le deuxième dilemme est plus coriace : s’agit-il de choisir le bien contre le mal, ou faut-il viser une appréciation plus complexe des relations internationales, telle que Raymond Aron l’avait pensée : « Le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable » ? D’un côté l’émotion, l’idéologie, la morale facile. De l’autre la raison, le réalisme, le compromis difficile. Ces choix seront déterminants pour l’avenir de la paix en Ukraine, en Israël et au Moyen-Orient, mais également pour l’avenir de la gouvernance d’un monde dans lequel les Occidentaux ne pèsent même pas 10 % de la population mondiale.

Qu’est-ce que cela implique ?

Le plus probable des scénarios européens est celui d’une Europe atlantique : une Union sans limites, diluée dans un grand ensemble euro-américain, au prix de multiples concessions européennes à l’égard de Donald Trump, pour maintenir coûte que coûte la protection des Etats-Unis. Le second scénario est celui de l’Europe géopolitique : il suppose l’affirmation d’une Europe politique et militaire, certes alliée des Etats-Unis contre toute menace, mais consciente de ses intérêts propres, désireuse de les affirmer au sein de l’ensemble atlantique, et ouverte à une gouvernance mondiale plus juste et plus respectueuse de la nouvelle diversité mondiale.

Le troisième scénario est celui de la catastrophe : l’Europe ne sait pas construire sa puissance militaire et elle ne sait plus maintenir sa puissance économique et commerciale. La solidarité intra-européenne se fissure, la prospérité disparaît, les options nationales redeviennent prioritaires, entre sauve-qui-peut populiste et course bilatérale à une improbableprotection américaine.

Dernière option : celle d’un chamboulement complet des perspectives et des affiliations. L’Union des Vingt-Sept se dilue dans des élargissements immaîtrisables, mais un noyau dur de quelques pays tente de sauver une Union plus intégrée et plus ambitieuse, y compris sur le plan militaire. L’élargissement entraîne une sorte de rétrécissement de l’épure européenne, à cinq, six ou sept, et tout est à reconstruire. Peut-être pour le meilleur.

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