La troisième guerre mondiale peut-elle encore être évitée?

Christophe Fortier-Guay

Diplomate (Il a été en poste dans l’est de l’Ukraine de 2017 à 2022)
Publié le 30 juillet 2026 dans LEDEVOIR – Temps de lecture 5′


La stratégie occidentale ne peut être ni la paix à n’importe quel prix ni l’escalade sans limites.

 Les guerres régionales en Europe, au Moyen-Orient et en Asie commencent à se chevaucher. Dans le Financial Times, Gideon Rachman, son principal chroniqueur des affaires internationales, analyse cette convergence et le risque qu’elle fait peser sur l’ordre mondial.

Elles demeurent distinctes. La guerre en Ukraine, celle qui oppose l’Iran à Israël et aux États-Unis, les tensions coréennes et la pression chinoise sur Taïwan obéissent à des logiques propres. Les grandes puissances évitent encore l’affrontement direct, mais les acteurs, les ressources et les théâtres sont de moins en moins séparés. L’enjeu est de contenir cette convergence avant qu’elle ne débouche sur un affrontement global.

Le danger ne tient pas seulement au rapprochement matériel des fronts. L’Ukraine et la Russie pensent déjà leur guerre comme une lutte mondiale pour ou contre l’Occident.

Des guerres qui se chevauchent

La Russie reçoit des drones iraniens ainsi que des munitions et des soldats nord-coréens, tandis que les technologies chinoises contribuent à reconstituer sa capacité militaire. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, affirme que Pyongyang pourrait envoyer 30 000 combattants supplémentaires, après un premier déploiement en 2024 qu’il avait qualifié de « premier pas vers une guerre mondiale ».

Un seuil aurait été franchi en mer Caspienne. L’Iran accuse l’Ukraine d’avoir visé un navire marchand iranien ; Kiev reconnaît avoir frappé des bâtiments transportant du matériel militaire vers la Russie. Une voie logistique reliant l’Iran au front ukrainien devient ainsi un théâtre d’affrontement.

Pour Rachman, ces conflits présentent déjà certains traits d’une guerre mondiale. Ils s’étendent sur l’Europe et l’Asie, influencent des affrontements en Afrique et font émerger un alignement entre la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, qualifié par certains stratèges américains d’« axe des adversaires ».

Ce n’est pas une alliance formelle. Ces puissances n’ont ni commandement commun ni intérêts identiques, mais partagent la volonté d’accélérer le recul américain et de dominer leur environnement régional. La Chine en est l’acteur pivot, mais celle-ci conserve un intérêt majeur à empêcher une guerre générale.

Les alliances occidentales demeurent plus structurées, mais politiquement fragilisées. L’attitude de Donald Trump envers les partenaires traditionnels des États-Unis et l’isolement croissant d’Israël compliquent la formation d’un front uni. Rachman voit dans les frappes contre la route caspienne une tentative de viser une source d’approvisionnement russe tout en montrant à Washington que Moscou aide aussi l’Iran à combattre les États-Unis.

Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, apporte un contrepoint nécessaire. Il rappelle que les conflits demeurent régionalisés et qu’aucune alliance automatique ne relie encore les différents théâtres. Plusieurs freins continuent aussi de limiter l’escalade : la dissuasion nucléaire, l’interdépendance économique et le non-alignement d’une partie du Sud global.

Rachman et Védrine se complètent. Le premier montre pourquoi les conflits risquent de se rejoindre ; le second explique pourquoi ils n’ont pas encore débouché sur une guerre mondiale.


Pour ou contre l’Occident

Kiev présente sa survie comme une épreuve pour l’Europe et l’ordre international. Sans l’aide occidentale, elle ne peut durablement faire contrepoids à la puissance russe. L’engagement iranien et nord-coréen lui permet d’affirmer que ses ennemis sont aussi ceux de l’Occident.

Moscou avait adopté le cadrage inverse avant même l’invasion. Vladimir Poutine présente la guerre comme un épisode d’une confrontation historique avec l’« Occident collectif ». Après l’échec de la prise de Kiev, ce récit transforme une guerre choisie contre un voisin en guerre défensive pour la survie de la Russie.

Dmitri Trenin, ancien directeur du Carnegie Moscow Center, en donne la formulation la plus systématique. Longtemps perçu comme un pont avec l’Occident, il est devenu depuis 2022 l’un des principaux théoriciens russes de la confrontation. Selon lui, le monde serait entré dans les années 2010 dans une forme de guerre mondiale où l’économie, les sanctions, la technologie et l’information constituent autant de champs de bataille. Moscou ne combattrait plus une Ukraine soutenue par l’Occident, mais l’Occident lui-même en Ukraine.

Ce cadrage gagne même une partie de l’élite économique. Dans un entretien remarqué dans The Economist, l’industriel Andreï Melnitchenko met en garde contre une Russie brisée ou réduite à la dépendance chinoise. Son plaidoyer, certes intéressé, montre que l’après-guerre est déjà pensé selon le rapport entre la Russie, l’Occident et la Chine.

L’engagement occidental nourrit cette lecture. Depuis 2022, les alliés de Kiev ont livré des armes lourdes, ils ont fourni du renseignement et formé des soldats. Certains ont aussi autorisé l’emploi de leurs armes pour des frappes plus profondes contre l’appareil militaire russe. Ils ont imposé des sanctions exceptionnelles, tout en affirmant que l’OTAN n’est pas partie au conflit.

Cette distinction demeure essentielle juridiquement. Mais l’Occident a repoussé les limites de la cobelligérance presque aussi loin qu’il était possible de le faire sans engager directement ses forces. Soutenir l’Ukraine reste légitime ; il serait illusoire de croire que cette implication ne renforce pas à Moscou l’idée d’une guerre contre l’Occident.

Le risque de l’engrenage

Les prochains mois pourraient soumettre les freins décrits par Védrine à une épreuve sévère. Si le trafic commercial dans le détroit d’Ormuz demeure fortement réduit ou si la guerre avec l’Iran s’intensifie, le choc énergétique et économique dépassera rapidement le Moyen-Orient. Au même moment, une nouvelle escalade majeure en Ukraine demeure possible.

Washington et ses alliés pourraient alors devoir soutenir plusieurs fronts, répartir des stocks militaires limités et préserver leur cohésion sous une pression économique croissante. Ce ne serait pas encore une troisième guerre mondiale, mais le système décrit par Rachman : des conflits régionaux que les grandes puissances ne parviennent plus à compartimenter.

Les mécanismes de retenue fonctionnent encore, mais l’accumulation des crises en réduit l’efficacité. Le danger réside moins dans une décision consciente de déclencher une guerre générale que dans une succession de choix limités dont les effets se propagent d’un théâtre à l’autre.

La stratégie occidentale ne peut donc être ni la paix à n’importe quel prix ni l’escalade sans limites. Elle doit soutenir l’Ukraine, maintenir une dissuasion crédible et préserver les canaux nécessaires pour contenir l’affrontement. Cette prudence a jusqu’ici évité un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie.

Védrine a raison : les mécanismes de retenue fonctionnent encore. Rachman aussi : ils opèrent désormais dans un système où les conflits sont de moins en moins séparés. Une troisième guerre mondiale demeure évitable. Le véritable défi est d’empêcher que le chevauchement des conflits devienne un engrenage.

En savoir plus sur Justice Européenne : égalité et non discrimination

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture